25 février 2008
Nicolas Sarkozy a-t-il dépassé les limites ?
COMPORTEMENT, INSTITUTIONS
Nicolas Sarkozy a-t-il dépassé les limites ?
NOUVELOBS.COM | 25.02.2008 | 19:19
Après le "casse toi pauvre con" prononcé lors du salon de l'Agriculture et après la saisine du premier président de la Cour de cassation sur la question de la rétention de sûreté, nouvelobs.com a interrogé diverses personnalités : sur le plan comportemental, sur le plan institutionnel, le chef de l'Etat a-t-il dépassé les limites de sa fonction ?
Notre question
Tant sur le plan comportemental qu'institutionnel, Nicolas Sarkozy a-t-il dépassé les limites de sa fonction présidentielle ?
Les réponses
Roland Dumas, ancien ministre des Affaires Etrangères et ancien président du Conseil constitutionnel
: "Concernant le droit constitutionnel, il s'engage dans une voie qui
laisse penser qu'il dépassera les limites. Pourtant il ne faut pas
oublier que la décision du Conseil constitutionnel s'impose à tout le
monde : aux corps constitués comme aux pouvoirs publics. La décision du
Conseil constitutionnel suppose qu'elle est conforme à notre droit et
aux principes du Conseil constitutionnel. On peut suspecter Nicolas
Sarkozy de franchir la limite de ses pouvoirs."
Philippe Bilger, avocat général près de la cour d'appel de Paris
: "Je ne sais pas s'il a dépassé les limites car je ne connais pas ses
limites. Nous ne sommes en tout cas pas habitués à voir de telles
réactions de la part de d'un président de la Vème République, même s'il
a été confronté à un citoyen particulièrement grossier. La manière de
réagir du président a été vigoureuse. Il aurait mieux fallu feindre
l'indifférence ou le mépris face à ces attaques verbales.
Sur le plan institutionnel, tout ce que je sais c'est que le président
de la République a confié au président de la Cour de cassation une
mission personnelle. Je ne sais pas, en tout cas j'ose espérer que non,
si le président demande de nouvelles propositions pour contredire
l'avis incontestable du Conseil constitutionnel. Ou s'il demande juste
l'avis de Vincent Lamanda. Le premier président de la Cour de cassation
a, à mon sens, reçu un cadeau qui à l'usage pourrait s'avérer
empoisonné. Quel avis rendra-t-il ? Il est très difficile pour
l'instant de répondre sans avoir pris connaissance exacte de la mission
donnée à Vincent Lamanda." (La réponse de Philippe Bilger a été
recueillie avant les déclarations de Vincent Lamanda, NDLR)
Pierre Moscovici, vice-président du Parlement européen et député européen, secrétaire national aux relations internationales au sein du PS :
"Nicolas Sarkozy poursuit l'abaissement de l'image de la fonction
présidentielle. En tant que président de la République, il est le
gardien des institutions. Il est tout à fait choquant de se tourner
vers le premier magistrat de France pour lui demander les possibilités
de recours à la décision du Conseil constitutionnel. Cela crée un vrai
précédent. Je suis consterné. La loi sur la rétention de sûreté est
assez dégueulasse. Le Conseil constitutionnel a rendu une décision
tempérée, je l'aurais voulue plus offensive mais je m'y plie. La façon
dont le chef de l'Etat engage un bras de fer avec l'opposition est
normale, en revanche il est malsain d'utiliser les institutions. Ce
n'est pas la première fois que Nicolas Sarkozy conteste ou fait des
réflexions sur les jugements du Conseil constitutionnel mais il s'agit
là d'un vrai déni de démocratie.
L'épisode du salon de l'agriculture est plus superficiel. Il n'en est
pas moins révélateur de cette dégradation présidentielle. Le chef de
l'Etat n'est pas une personne privée. Il faut qu'il garde en souvenir
qu'il est le président de tous les Français. Il a fait preuve de
vulgarité, il a pété les plombs. Son insulte n'est pas anecdotique,
elle est inquiétante. Je suis moi-même inquiet. Je ne suis pas
conseiller de Nicolas Sarkozy mais j'estime qu'il s'enfonce dans un
comportement critiquable et mauvais. Mauvais pour lui, pour sa fonction
et pour le pays."
Arnaud Montebourg, député PS de la Bresse et du Val de Saône
: "La phrase prononcée lors du salon de l'agriculture montre le mépris
du président de la République pour les petits. Les petites gens qui
n'ont que la parole pour se défendre. Ce comportement du président est
une marque de mépris pour la population. Et si un citoyen a le droit
d'insulter un élu, son élu, le président, lui, ne peut s'abaisser à
cela car il détruit la force symbolique de sa fonction. Et ces
dernières semaines, les attaques du président contre la fonction et la
dignité de cette dernière ont été répétées."
Elisabeth Guigou, députée PS de Seine-Saint-Denis, ancienne garde des Sceaux
: "Il y a avant tout le non respect de la décision du Conseil
constitutionnel concernant l'application de la loi sur la rétention de
sûreté. En ne respectant pas la décision du Conseil constitutionnel, le
président de la République ne respecte pas la constitution. Or, il est
justement garant en sa qualité de président de cette même constitution
selon l'article 5 qui exige du président de la République qu'il veille
sur l'application et le respect de la constitution. Le manque de
respect de Nicolas Sarkozy pour la constitution française est une
atteinte très grave et une dérive dangereuse. J'ai d'ailleurs demandé
au président de l'Assemblée nationale de convoquer l'Assemblée en ce
sens. D'ailleurs, j'ai appris ce matin que le président de la Cour de
cassation ne reviendrait pas sur la décision du Conseil constitutionnel.
En ce qui concerne son comportement au salon de l'agriculture, le
président porte atteinte à la fonction présidentielle. Un président de
la République doit savoir se maîtriser, avoir une certaine retenue et
de la tenue. En étant élu, le président doit pouvoir répondre de ces
qualités. Les dérapages successifs de Nicolas Sarkozy sont très
préoccupants. Ce dernier dérapage n'est qu'un de plus parmi d'autres.
La vidéo a malheureusement fait le tour du web, y compris à l'étranger
où le président français est sensé donner une image de la France. Sa
chute dans les sondages est représentative de sa politique et des
promesses non tenues comme la promesse du pouvoir d'achat qui a déçue
les Français. Mais son comportement qui porte atteinte à la fonction du
président fait aussi partie de cette chute. Un président doit savoir se
maîtriser."
Corinne Lepage, présidente de Cap21, candidate MoDem aux élections municipales dans le XIIe arrondissement de Paris
: "Sur le plan comportemental, il n'y a pas de prérogatives mais un
usage de la fonction présidentielle. Or, celle qui en est faite par le
Président remet en cause la fonction et sa représentation. Un
Président, proche des citoyens : oui. Un Président qui utilise un
langage de charretier : non. La représentation que chaque Français peut
se faire de la dignité de la fonction présidentielle en tant qu'elle le
représente, de sa valeur exemplaire, n'est pas compatible avec ce
langage. Quant au plan institutionnel, la lecture très monarchique de
ses pouvoirs que fait le Président est à la limite de ce qu'autorise la
Constitution, en ce qui concerne le Premier Ministre, lequel ne
revendique pas l'exercice plein et entier des dispositions de l'article
20 de la Constitution. En revanche, avec la décision de saisir le
Premier président de la Cour de cassation, les articles 62 et 64 de la
constitution sont contournés pour l'un , oubliés pour l'autre. Même
s'il n'existe pas de pouvoir judiciaire, cette immixtion de l'exécutif
pour contraindre à terme les juridictions à contourner le principe de
non-rétroactivité de la loi pénale est grave, et ce d'autant plus que
l'arsenal juridique permet de soigner de force des malades qui
présenteraient un danger pour la société."
Nicolas Dupont-Aignan, député (Debout la République) de l'Essonne
: "Bien sûr que Nicolas Sarkozy a dépassé les limites. C'est une
évidence. Mais le plus grave, c'est qu'il ne s'en rend pas compte. Au
lieu de s'interroger sur la défiance des Français, il part dans cette
espèce de fuite en avant et de surenchère verbale qui est anxiogène
pour les Français. Et c'est là où les limites sont dépassées. Le
président peut avoir des hauts et des bas, mais ce qui est nouveau avec
Nicolas Sarkozy, c'est qu'il n'écoute pas et surenchérit en permanence.
Au Salon de l'Agriculture, il a fait preuve d'un total manque de
maîtrise de lui-même. Sans parler de sa façon d'agir face à la décision
du Conseil constitutionnel sur la loi sur la rétention de sûreté.
Nicolas Sarkozy instrumentalise tout pour se mettre en avant et à des
fins politiciennes : la Shoah, ses relations avec le Pape, les
criminels qui agissent sur les enfants… C'est insupportable. On sort
complètement du rôle du président. On ne peut pas s'en réjouir, qu'on
aime ou non Nicolas Sarkozy. C'est très inquiétant."
John-Paul Lepers, journaliste : "Quand je
vois la vidéo, je constate que Nicolas Sarkozy a répondu à une injure,
une impolitesse. Mais la réaction du chef de l'Etat ne correspond pas à
l'image que je me fais d'un président de la République. Avec cette
volonté constante de briser les tabous, on arrive finalement à
supprimer toute la part de sacré de la fonction présidentielle. Or, le
président a des pouvoirs mais aussi des devoirs, dont celui de nous
représenter et de nous grandir. Au salon de l'agriculture, il nous a
réduits à la part la plus sombre de nous-mêmes. En tant que citoyen,
l'angoisse monte en moi. Le chef de l'Etat ne nous montre pas la voie,
et ce n'est pas la première fois. Je suis inquiet sur ses capacités à
se maîtriser, alors même que l'un des rôles d'un président est d'être
un guide à suivre."
Guy Birenbaum, éditeur, chroniqueur : "On ne
peut pas, me semble-t-il, comparer les deux. L'épisode du salon de
l'agriculture me rappelle l'attitude de Jacques Chirac. Quand quelqu'un
refusait de lui serrer la main, ou lorsqu'on l'insultait, l'ancien
président répondait : "Moi c'est Jacques Chirac. Enchanté". Cette
réaction était bien plus cinglante que des insultes.
Nicolas Sarkozy ressemble de plus en plus à Tony Montana. On est dans
"Scarface"… Je pense que ce "casse toi pauvre con" va lui coller à la
peau, bien plus que le fameux "kärcher".
Je ne pense pas en outre que Nicolas Sarkozy viole le système
constitutionnel. Ce n'est pas la première fois qu'un chef de l'Etat
demande l'avis du président de la cour de cassation. Il ne contourne
pas le Conseil constitutionnel, il demande un avis. Quoi qu'il arrive,
il devra se conformer à la décision des Sages. Pour moi, cette
polémique n'a pas d'intérêt. Le mélange du politique et du juridique
n'a pas lieu d'être."
Najat Vallaud Belkacem, vice-présidente du Conseil régional Rhône-Alpes et porte-parole de Ségolène Royal :
"Nicolas Sarkozy n’a pas dépassé les limites parce qu’il n’en a pas.
Rappelez-vous son slogan de campagne, avec lui "tout devient possible!"
La polémique est devenue son mode de gouvernance normale. Sur la forme
comme sur le fond, ni retenue, ni dignité, ni hauteur. Pas très digne
cette "conversation de salon" du Salon de l'Agriculture, mais bien
moins grave que son ministre de l’Intérieur s’en prenant aux magistrats
ou sa directrice de cabinet réhabilitant les sectes. Bien moins grave
que l’instauration des peines planchers, la remise en cause de
l’irresponsabilité pénale des malades mentaux, la rétention de sûreté
ou encore les coups de boutoir donnés à la laïcité. Celui qui devait
être le garant de l’Etat de droit et de la Constitution s’en fait le
fossoyeur !"
Bruno Julliard, ex-président du syndicat étudiant l'Unef, candidat aux municipales sur la liste PS du XIIIe arrondissement de Paris
: "Il a dépassé les limites, très clairement. Pourtant, sans avoir voté
pour lui, j'avoue avoir été de ceux qui ont été séduits par son style
direct et entreprenant. Mais là, c'est insupportable. Il a un
comportement d'excité. C'est anxiogène et suspect. Il fait trembler les
institutions. Ce qui est terrifiant c'est de se dire qu'on en a encore
pour quatre ans ! C'est désagréable de se dire qu'on s'est fait avoir.
Aujourd'hui, on est clairement inquiets et on a honte de celui qui est
sensé nous représenter, nous Français, à l'étranger. Nicolas Sarkozy
n'est tout simplement pas taillé pour le rôle."
Didier Peyrat, magistrat : "C'est sa façon
d'être de dépasser les limites. Il le fait volontairement. Il cherche à
passer en force. C'est la stratégie de bouleversement des équilibres.
Mais je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent que c'est lié à une
psychologie personnelle défaillante. Non, c'est volontaire. Cette
espèce de virilité, de langage vulgaire pour montrer ses muscles, cette
façon d'insulter ses contradicteurs ne relève pas de la perte de
contrôle. Il a envie de ça. D'être comme ça. Intimider, faire peur. Il
ne cherche pas à convaincre mais à briser la société française pour la
mettre au pas avec sa vision mondialiste de la société. Mai 2007, c'est
fini, il a convaincu. Aujourd'hui, il force le passage. Et ceux qui se
trouvent en travers de son chemin sont insultés, ridiculisés, brisés…
Rien n'est positif actuellement. Avec lui, ça passe ou ça casse.
Sarkozy, lui, a envie de casser. Outre les sondages, il y a encore un
moyen efficace de lui dire stop : une bonne raclée à ceux qui le
soutiennent dans toutes les villes de France aux prochaines élections
municipales."
Régine Barthélémy, présidente du syndicat des avocats de France : "Sur le plan institutionnel, Nicolas Sarkozy a complètement dépassé les limites et c'est très grave. Le président de la Cour la République la Cour
Propos recueillis par Valérie Auribault et Séverine de Smet
Commentaires
Bonne question...
C'est aux électeurs qu'il appartiendra de répondre à cette question. En attendant, je m'interroge, en ce moment, le plus sérieusement du monde (je ne veux pas faire de publicité pour mon blog, mais bon...) sur la compatibilité de l'action de Nicolas Sarkozy avec un Etat de droit.
Peu à peu, sur de nombreux domaines, le président et sa cour jouent avec les limites pour, en quelque sorte, voir jusqu'où ils peuvent aller.
C'est très inquiétant pour les quatre années qui viennent...
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