25 février 2008

Wifi: les opérateurs buguent contre les accès gratuits

Wifi: les opérateurs buguent contre les accès gratuits

                                   

      

L'initiative parisienne d'un accès gratuit à Internet par Wifi irrite les opérateurs de téléphonie. Mise au point.

Wifi picning au jardin du Luxembourg en mai 2007 (Luc Legay/Flickr).

Des internautes assis dans un parc parisien, surfant gratuitement sur Internet, leur ordinateur portable sur les genoux… Voilà le genre de spectacle qui donne des ulcères aux opérateurs de téléphonie et aux chantres du profit.

Depuis l'été, la Ville de Paris propose un accès Wifi gratuit dans 400 points de la capitale. Est-ce de la distorsion de concurrence? Une collectivité peut-elle intervenir sur ce marché?

En février 2007, Bertrand Delanoë lance un appel d'offres pour proposer un accès Wifi gratuit dans certaines zones (parcs, musées, bâtiments publics et parvis de l'hôtel de Ville) et à certaines heures. SFR et Alcatel Lucent l'emportent contre France Télécom.

A peine née, l'expérience parisienne est déjà sur la sellette: France Télécom a déposé un recours pour excès de pouvoir devant le tribunal administratif il y a presque un an, le 28 mars 2007. La date du jugement n'a pas encore été fixée. Un porte-parole de l'opérateur historique explique:

"C'est un recours sur le fond, qui met en cause la légitimité de la mairie de Paris d'intervenir sur le marché des télécoms, en vertu de l'article L.1425-1 du Code général des collectivités territoriales. C'est comme si la mairie de Paris se mettait à vendre des croissants!"

L'article L.1425-1 du Code général des collectivités territoriales, késako? Il prévoit qu'une collectivité ne peut gérer elle-même un réseau public de télécommunications que si l'une des deux conditions suivantes est remplie:
– 1) si la collectivité permet à tous les opérateurs d'utiliser ce réseau public,
– 2) si l'appel d'offres qu'elle a lancé s'est avéré infructueux (insuffisance d'initiatives privées par exemple dans les zones rurales)

La Ville de Paris a une double réponse à cet article: premièrement, elle ne gère pas elle-même le réseau. Deuxièmement, elle indique être en droit d'"offrir un nouveau service public aux Parisiens et aux visiteurs". Une opération qui lui a coûté 2 millions d'euros d'investissement de départ et qui lui coûtera 500 000 euros supplémentaires chaque année pour les frais de fonctionnement.

Le marché du Wifi menacé par l'expérience parisienne?

Le Wifi est un tout petit marché en pleine croissance. En 2006, l'activité Wifi ne représentait que 0,1% (soit 18 millions d'euros) du chiffre d'affaire de la téléphonie mobile. Une étude du cabinet SagaTel, commandée par l'Arcep (autorité de régulation des communications électroniques et des postes) fin 2006, le chiffre d'affaire généré par le Wifi "permet tout juste de prévoir un équilibrage des comptes d’exploitation à l’issue de plusieurs années de montée en charge".

Ce marché est-il menacé par l'expérience parisienne? C'est l'avis de Frédéric Salat-Baroux, ancien secrétaire général de l'Elysée (2005-2007), avocat à la cour, Cabinet Weil, Gotshal & Manges, dans une tribune publiée dans les Echos:

"C'est l'équilibre économique de ce marché qui risque de se trouver fragilisé. En effet, le choix par les collectivités locales de fournir des accès gratuits peut avoir pour conséquence de détourner une partie de la clientèle des opérateurs dès lors que les consommateurs seront tentés de résilier leur abonnement payant, pour profiter de la gratuité du service offerte par le débordement naturel des ondes Wifi au-delà des espaces publics. Le risque existe alors d'empêcher le libre jeu de la concurrence entre les opérateurs. Et, comme toujours, quand la libre concurrence est contrariée, c'est l'innovation qui en pâtit et, à l'arrivée, le service aux usagers."

Faut-il vraiment s'attendre à des résiliations en masse?

Le risque de résiliation est l'un des arguments de France Télécom contre la Ville de Paris. Mais dès qu'on parle estimations, le porte-parole argue de la confidentialité:

"Je ne peux pas répondre à cette question, cela touche à notre business plan."

Comprenez: répondre à une journaliste ferait trop plaisir à nos concurrents.

Si aucun chiffrage n'a pu être communiqué, reste le raisonnement: les abonnés au Wifi domestique seront-ils vraiment prêts à résilier leur contrat (démarche d'ailleurs souvent fort compliquée) pour se contenter d'utiliser le Wifi municipal sur le trottoir ou dans les bâtiments publics?

Et même si les ondes "débordaient" jusque dans les habitations, il est, d'abord, peu probable que la qualité soit suffisante pour un accès Internet stable. Ensuite, la question des heures poserait problème: la mairie éteint les bornes Wifi municipales aux heures de fermeture des lieux publics. Pas de Wifi en soirée.

Est-ce rentable pour l'opérateur qui a décroché l'appel d'offre?

S'il avait remporté l'appel d'offres, France Télécom aurait quand même porté plainte, voilà ce que nous soutient le porte-parole:

"102 600 personnes travaillent chez nous, c'était notre devoir de porter plainte (…) Nous avons des salaires à payer, nous devons faire des marges pour pouvoir investir(…) Sinon, on n'est pas dans un système capitaliste."

France Télécom accuse la Ville de Paris à demi-mot de ne pas permettre à l'opérateur qui a remporté l'appel d'offres de rentabiliser son activité… Vrai ou faux?

Chez SFR, l'heureux élu, on indique que le modèle économique choisi à Paris est un "'business model' qui n'est pas classique": il repose sur une "rentabilité fixe":

"A Paris, on propose un service à un prix défini totalement indépendamment du prix du marché. On a d'ailleurs plus un rôle d'intégrateur que d'opérateur. C'était une première pour nous: on a beaucoup découvert et beaucoup appris avec cet appel d'offre. "

En clair: SFR reçoit de la mairie une somme fixe chaque année (500 000 euros pour l'ensemble des frais de fonctionnement), indépendamment du nombre d'internautes et du nombre de minutes utilisées. Cette "rentabilité fixe" pour l'opérateur est bien moins profitable que s'il laissait faire le marché.

Apparemment, SFR a donc tellement "appris" avec Paris que l'opérateur ne compte pas exporter ailleurs ce modèle économique si atypique! Depuis la fin 2007, SFR propose, pour quelques mois, à Metz et Nantes, un accès Wifi gratuit dans les rues. Mais une fois l'expérimentation terminée, SFR a opté pour un "accès Wifi mixte mi-gratuit mi-payant" . Un intitulé surprenant alors que seule une poignée de sites sera gratuite (sites administratifs et de recherche d'emploi) pour des millions d'autres payants.

Est-ce que cela empêche le libre jeu de la concurrence?

Non, répond SFR, qui a gagné l'appel d'offres parisien. Oui, selon France Télécom. L'opérateur historique, qui exploite dans la capitale 2250 bornes Wifi privées (utilisées par des commerces, bars, restaurants et hôtels) serait-il juste mauvais perdant?

La Ville de Paris est passé par un appel d'offres pour mettre en place son Wifi gratuit: celui qui l'a remporté est donc "gagnant". Comme dans tout appel d'offre. Ce n'est ni antiéconomique ni anticapitaliste: au bout du compte, il y a un gain global du point de vue du marché.

Qui doit payer? Le consommateur ou le contribuable?

A Paris, c'est le contribuable qui met la main à la poche, via les impôts de la ville et de la région. Est-il normal que l'ensemble des habitants paient un service utilisé par une partie d'entre eux? Tel est l'argument le plus souvent avancé par les détracteurs de la méthode parisienne.

Eric Legale, directeur du secteur médias d'Issy-les-Moulineaux, ville qui a opté pour un système de Wifi payant en partenariat avec plusieurs opérateurs:

"C'est une question de principe, ce n'est pas à ma grand-mère de payer ma connexion à Internet."

France Telecom privilégie la sobriété pour faire mouche:

"Ce n'est pas au contribuable de payer pour un service qui existe déjà par ailleurs."

L'opérateur cite un précédent: en 2005, un projet similaire proposé par la ville de Prague a été bloqué par la Commission européenne par souci de respect de la concurrence. Depuis, la capitale tchèque a lancé son propre réseau, dont elle est propriétaire et dont elle propose la location aux différents opérateurs. De quoi donner des idées à la municipalité parisienne…

Posté par ERICCITOYEN à 20:41 - - Permalien [#]