14 janvier 2008

La résilience, un concept utile ?

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La résilience, un concept utile ?

CLAUDIE BERT

               

La résilience, terme issu de la physique et faisant état de la résistance aux chocs et aux contraintes, est, depuis les années 80, l'objet de nombreuses recherches en psychologie.

             

Le concept de résilience remonte au début des années 80. A cette époque, de nombreux chercheurs s'intéressent aux enfants « à risque », c'est-à-dire ceux qu'un environnement pathogène - des parents alcooliques ou maltraitants, des événements traumatiques - rend plus « vulnérables » que d'autres aux troubles du développement. En 1982, le psychiatre américain Elwin James Anthony leur consacre un livre, L'Enfant vulnérable (1). Constatant que parmi ces enfants vulnérables qu'il a étudiés certains se développent normalement, il tourne son intérêt vers eux : en 1987, il publie The Invulnerable Child.

Le passage de l'« invulnérabilité » à la « résilience » vient d'une recherche sur le terrain. Une psychologue américaine, Emmy Werner, a repéré, parmi les 698 enfants nés en 1955 à Kauai, dans l'archipel d'Hawaii, un sous-groupe de 201 bébés à risque. Elle et son équipe les suivront pendant trente-deux ans, s'attendant à constater les conséquences délétères de l'environnement pathogène sur leur développement. Il n'en est rien : à l'adolescence, un tiers des enfants n'ont aucun problème ; et l'écrasante majorité des deux tiers restants a résolu ses problèmes à 30 ans et s'est normalement insérée dans la société ; seuls 12 sur 201, soit 6 %, ont besoin d'une aide psychologique. Dans son premier compte rendu, E. Werner qualifie les sujets de son étude de « resilient children » (2).

Pourquoi la découverte de la résilience a-t-elle été aussi tardive ? Sans doute à cause de ce que Boris Cyrulnik appelle « le biais du professionnalisme (3) » : les soignants, les travailleurs sociaux n'ont affaire qu'aux enfants qui vont mal ; en étudiant l'histoire de leur vie, ils y rencontrent si souvent des parents maltraitants, une naissance difficile, etc., qu'ils ont l'impression qu'un mauvais départ voue les enfants au malheur ; que les bons cas sont une sorte de miracle, et qu'il n'y a guère d'enseignements à en tirer.

Les études prospectives (comme celle menée par E. Werner), qui suivent une population entière d'enfants à risque au cours des ans, ont donc amené à s'interroger sur la nature de cette aptitude à rebondir, à récupérer, sur ses facteurs et sur la possibilité de la développer chez ceux qui ne l'ont pas ?

La résilience est un processus

Le terme de résilience vient de la physique ; il désigne « la résistance du matériel aux chocs élevés et la capacité pour une structure d'absorber l'énergie cinétique du milieu sans se rompre ». Les notions de résistance aux chocs et d'élasticité se retrouvent dans la définition qu'on donne de ce terme en psychologie, telle celle de B. Cyrulnik : « La capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d'une adversité qui comporte normalement le risque grave d'une issue négative. »

Depuis son émergence, le concept de résilience a fait l'objet de nombreuses recherches. Les premiers auteurs, E. Werner par exemple, la voyaient plutôt en termes de personnalité ; à l'heure actuelle, on considère plutôt que « la résilience n'est pas un état, mais un processus (4) ». On peut être plus résilient à tel moment de sa vie qu'à tel autre ; bien réagir à un type d'épreuves mais pas à un autre. En outre, de même que les matériaux résilients ont un seuil de rupture, les personnes résilientes peuvent craquer. Ainsi, l'écrivain Martin Gray est une incarnation vivante de la résilience : il a survécu au ghetto de Varsovie, à la déportation à Treblinka, où il a perdu toute sa famille ; en France, il s'est marié, il a eu quatre enfants - et femme et enfants ont péri dans un incendie de forêt -; sept ans après, il se remarie et, au moment où sa nouvelle épouse lui tend la fille qu'elle vient de mettre au monde, il craque : « Un insecte aux pattes noires commençait à déchiqueter en moi cette joie que je venais d'éprouver. L'insecte en moi, c'était la peur et la mort (5) Dans les traits du bébé, il voit sa fille morte ; il se sent étranger, repris par son passé. Il s'enfuit.

Le concept de résilience en évoque un autre, qui a d'ailleurs été défini à peu près à la même époque, et que les Anglo-Saxons, qui lui ont consacré de nombreuses études, appellent « coping » - mot que l'on traduit en français par « stratégie », ou « comportement », d'ajustement. Pour l'Israélien Mooli Lahad, créateur d'une méthode de coping, « la résilience, c'est le moteur ; le coping, c'est le combustible » : le coping consiste en une ou des stratégies utilisées à un moment donné pour faire face à une situation stressante, alors que la résilience est un ensemble d'attitudes et de comportements qui s'inscrivent dans la durée. Le coping peut contribuer à la résilience, il ne se confond pas avec elle.

Quels sont les facteurs qui favorisent la résilience ? N. Garmezy et Ann Masten, après avoir passé en revue la littérature scientifique, en donnent une liste (6), dans laquelle ils regroupent les facteurs de protection en trois catégories : individuels, familiaux et extrafamiliaux. Parmi ces facteurs, nous retiendrons ceux sur lesquels la plupart des chercheurs sont d'accord.

Les facteurs individuels sont des traits de personnalité. Les plus souvent cités sont l'intelligence - disons des aptitudes cognitives suffisantes pour que l'on sache analyser la situation, prendre ses distances, et faire des plans pour son avenir -, l'estime de soi, l'autonomie, l'intelligence sociale, le sens de l'humour et ce qu'on appelle, selon les cas, « valeurs morales » ou « donner du sens ». Ce dernier trait apparaît souvent plus tard, lorsque l'enfant malheureux est devenu adulte et se retourne sur son passé, mais il peut être précoce. Ainsi Catherine, enfant d'alcoolique, se rappelle qu'à 9 ans, elle se disait déjà : « Je ferai des études et je m'en sortirai, je serai quelqu'un (7)

Des défenses variables

Sur le plan familial, les parents constituent le meilleur bouclier antistress pour un enfant, lorsque la relation est bonne, comme l'a établi l'étude menée par Anna Freud et Dorothy Burlingham, en 1943, sur les enfants de Londres : ceux qui étaient restés en ville sous les bombardements et s'étaient réfugiés dans des abris avec leurs parents allaient mieux, psychologiquement, que ceux qu'on avait évacués pour les protéger. Lorsque les parents sont absents ou déficients, on trouve souvent, auprès de l'enfant qui a survécu à leur carence, une soeur, un grand-parent, un oncle aimant.

A l'extérieur de la famille, tous les auteurs relèvent deux facteurs très importants : l'école et les rencontres. L'école est à la fois un refuge et, pour ceux qui y réussissent bien, une source d'estime de soi et d'espoir pour l'avenir. Quant aux rencontres, presque tous les enfants résilients en font état : instituteur, conjoint, ou simple passant dans leur vie. A l'aide de ces facteurs de protection, les enfants vont élaborer les comportements qui leur permettront de survivre sans être détruits, et, plus tard, de s'adapter à une vie normale. Ces défenses sont forcément variables d'un cas à l'autre, selon le caractère, l'environnement, la nature et la gravité du stress subi. Le psychanalyste québécois Michel Lemay a souligné que des défenses pathologiques - des maladies psychosomatiques, par exemple - peuvent aider un enfant à supporter l'insupportable (8).

Depuis quelques années, en psychologie clinique, on s'efforce de développer la résilience - mais avec prudence. Les professionnels se posent des questions et en viennent à remettre en cause certains dogmes. Faut-il engager un enfant traumatisé à raconter, à exprimer ses émotions ? Beaucoup de victimes le font, voire rédigent leurs souvenirs, mais souvent des années plus tard ; l'invitation à parler est parfois ressentie comme une intrusion, ainsi qu'il ressort de l'enquête de Marthe Coppel et Annick-Camille Dumaret, menée en 1995 auprès d'ex-enfants placés (9).

Ainsi, en milieu professionnel, on évolue vers une intervention individualisée, prudente et modeste, allant jusqu'à la non-intervention, sauf en cas de demande explicite : l'aide peut entraver un processus de récupération spontanée, et le milieu naturel de l'enfant peut faire mieux que des professionnels de l'aide. Autre tendance récente : s'intéresser à la résilience des communautés, développer des stratégies d'adaptation collectives.

Des questions restent posées. N'y a-t-il pas un risque de voir la résilience devenir une « valeur obligatoire », le monde se partageant entre les bonnes victimes, celles qui font preuve de résilience, et les mauvaises, et à la voir comme la recette miracle qui efface les traces du passé et ouvre les portes d'un avenir radieux ? Une étude de S. Luthar, en 1993, montre un taux de dépression élevé chez des gens considérés comme résilients parce qu'ils ont bien réussi socialement (10). La résilience n'effacerait pas le passé et ne ferait pas disparaître la souffrance ; et ne serait ni garantie à perpétuité, ni forcément à l'oeuvre dans tous les domaines à la fois.

Posté par ERICCITOYEN à 14:08 - - Permalien [#]